CONTE DU JOUR DE L'AN - APRÈS LES VISITES

CONTE DU JOUR DE L'AN

APRÈS LES VISITES

Ganté de blanc, rasé de frais, la tête au supplice sous le poids du casque, le capitaine Dureau se hâtait dans la grande avenue. « Réunion de MM. les officiers, à une heure, devant l'hôtel de la Préfecture. Grande tenue de service. » Cette phrase l'obsédait depuis cinq minutes. En passant devant l'église Saint-Xavier, il leva les yeux. Une heure trois.

« Le diable emporte les épaulettes neuves ! » Les siennes avaient fait craquer une des pattes de sa tunique. Le temps de chercher des aiguilles, du fil, et que son ordonnance, de ses grosses mains rouges malhabiles, rajustât la mince patte d'argent, il avait perdu un bon quart d'heure. « Brr!... Mauvaise invention, décidément, ces épaulettes !-Deux degrés au-dessous de zéro... On gèle... Pas moyen de garder la pelisse ou le manteau avec ces ornements-là. C'est qu'il fait froid sous la pèlerine. Brr !... Quel torse, par exemple ! Voilà des épaules carrées ou je ne m'y connais pas ! »

La devanture d'un magasin de modes offrait justement sa glace. Le capitaine Dureau y jeta en passant un coup d'œil satisfait. Grand, mince, la figure volontaire avec la moustache brune et retroussée, des yeux assez intelligents, il se trouva jolie tournure, sous le casque nickelé et doré, le plumet rouge et la crinière flottante. Les plis droits de la grande pèlerine, tombant sur le satin luisant du garance à bandes noires, lui parurent fiers, ainsi que le sabre clair et la dragonne d'or. Il pensa alors à son escadron, non pas à l'écrasante responsabilité, aux multiples devoirs de la paix, à l’inconnu formidable de la guerre. Il eut seulement le sentiment vif de son autorité, le petit plaisir vaniteux du commandement. Flac ! le pied dans un tas de boue et de neige durcie !« « C'est la mort des bottes vernies, ça ! A-t-on idée de faire des visites par un temps pareil !»

Et quelles visites Il la connaissait bien l'invariable tournée. Depuis quinze ans, de garnison en garnison, chaque 31 décembre, la même corvée recommençait. Le préfet ! le général !l'évêque et quelquefois, par-dessus le marché, le président du tribunal et le maire !

« Une heure cinq ! je suis en retard ! »

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Le capitaine croisa quelques groupes officiers d'artillerie, officiers du train, un général et son état-major, une délégation en habits noirs. On sortait d'un hôtel pour courir à l'autre. Les rues étaient pleines de gens en grand uniforme, de magistrats, d'employés. On avait tiré des armoires les vêtements précieux, les uns neufs, aux plis raides, les autres usés, brossés, reprisés, fripés. On avait arboré les képis de gala, les hauts de formes rares, depuis le tube luisant jusqu'au claque antédiluvien. La société toute entière était sur pied, afin de se rendre visite et de se congratuler.

« M'y voilà tout de même », grommela-t-il en tournant le coin de l'avenue Gambetta. Il traversa la large chaussée, en évitant les flaques à demi-gelées. Devant l'hôtel, une foule de députations stationnait. Chaque corps, chaque administration achevait de se compter et de se réunir. Les plumets rouges et les pantalons noirs des artilleurs, les dolmans bleu foncé des officiers du train, les casques brillants des dragons, autant de groupes distincts; On voisinait; on ne fusionnait pas. Un brouhaha s'élevait de tout ce monde en rumeur petits potins, petites nouvelles.

Le capitaine Dureau rejoignit ses camarades de régiment, juste au moment où le colonel disait « Approchons-nous, Messieurs. » Dureau le salua, alla s'informer de la santé du commandant, gros homme souffrant de l'asthme, puis serra quelques mains. La grille d'entrée franchie, il déposa sa pèlerine sur l'appui d'une fenêtre, dans la cour. On prenait la file. Les artilleurs emplissaient déjà le vestibule. Il fallut piétiner un instant sur les marches du perron.

On avançait pas à pas, pris entre des dos et des poitrines. Le grand escalier était noir de monde. Bureau ne voyait devant lui qu'une houle de têtes dans un remuement de shakos, de plumets, de pompons et d'aigrettes. La longue queue s'impatientait, dans le demi-silence de l'attente. Enfin l'escalier, marche à marche, se trouve gravi. On était maintenant dans une grande galerie, aux parquets luisants, aux murs de marbre officiels. D'horribles vases de Sèvres déshonoraient des consoles dorées. Les artilleurs venaient de pénétrer dans le salon de réception. Le tour des officiers du 35e dragons approchait. On assura les jugulaires. La porte s'ouvrit. L'huissier annonça :

— Le colonel et les officiers du 35« dragons.

Dureau pénétra, à son rang, dans l'immense pièce. Il eut le temps de voir sortir par une autre porte le dernier des artilleurs, et le préfet, tourné vers celui-ci, pivoter brusquement sur lui-même comme une marionnette, pour faire face aux nouveaux arrivants.

Le cercle des officiers formé vis-à-vis du cercle des fonctionnaires, le colonel fit quelques pas en avant, salua.

— Monsieur le préfet, les officiers du 35e régiment de dragons ont l’honneur de vous présenter leurs vœux pour 97, avec l'expression respectueuse de leurs meilleurs sentiments.

Un silence. Dureau remarqua que la soie des fauteuils rangés contre les murs était d'un rouge fané, et qu'un jeune conseiller étouffait, dans le dos de son voisin, un bâillement interminable. Face au colonel, M. le préfet de la Haute-Seine, se détachant du groupe des habits noirs, salua à son tour. Petit, rouge comme un homard, de courts cheveux noirs frisés, il avait l'air, avec son frac brodé et son pantalon galonné d'argent, d'un dentiste forain. Il dit :

— Mon colonel, j'accepte avec plaisir les vœux que vous m'apportez. Grâce au précieux concours de votre beau régiment, toute tâche devient facile. C'est par l'union de ses serviteurs, et de serviteurs tels que vous, Messieurs, que se justifie la confiance d'un gouvernement. Je vous prie d'agréer, mon colonel, mes remerciements les meilleurs.

Dureau sourit à les voir s'incliner tous deux très bas, du même mouvement, et se relever ensemble, avec précision. Un salut général et le 35è dragons s'écoula, sous l'œil atone du préfet, guettant la sortie du dernier sous-lieutenant, pour pivoter à nouveau vers la délégation suivante.

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En route pour l'évêché ! Brr !… Le froid pique. Diable d'épaulettes ! Dureau s'entortilla dans sa pèlerine et maudit toutes ces simagrées. Ah ! si les murs pouvaient parler ! Ceux du salon de la Préfecture en avaient-ils entendu de ces discours et de ces protestations, des mots et des mots ! Témoins blancs et dorés encore du siècle dernier, ils avaient vu passer les préfets et les colonels de l'Empire et de la Restauration, ceux de Louis-Philippe et de Napoléon III, sans parler de ceux des trois Républiques. Dureau ne s'en indigna point. « Brr ! on gèle vraiment. » Il se mit à songer à l'avantage de la pelisse, où l'on a chaud. Il avait un grand fonds de philosophie.

« Nous sommes tous là ? » demanda le colonel, devant la porte de l'évêché. On se compta. « Manque personne ! » Même attente, sur le perron, dans les longs couloirs nus, peints en vert d'eau, dans l'escalier, où par moments se répandait, venue des cuisines lointaines, une odeur suave de sauces parfumées. Même entrée dans un austère salon tendu de papier vert et orné de crucifix et d'images de sainteté. Même présentation.

Debout devant la cheminée et soutenu par son premier vicaire, à cause de son grand âge, Sa Grandeur, vêtue de la robe violette où brillait une croix pectorale, inclina la tête avec bienveillance. Le crâne apparut, tout rosé, sous la couronne des rares cheveux blancs. La face ruinée du vénérable prélat conservait un grand air de bonté, éclairé par de vifs petits yeux noirs intelligents. Mgr Grandier crut devoir prononcer quelques paroles : l'Église, les vœux, l'Armée, l'espérance. Mais déjà l'huissier annonçait « MM. les officiers du train des équipages… »

Restait le général. On reprit le chemin de la préfecture, l'hôtel du commandant d'armes se trouvant tout à côté. Dureau se dit qu'il eût mieux valu en finir, tout d'abord, avec cette visite-là. Mais les préséances avant tout ! Il réfléchit que l'ordre public n'eût pas résisté à une pareille atteinte. L'Église et l'Armée se fussent brouillées du coup.

Au bout de vingt minutes, le 35e dragons pénétra, avec un respect marqué, dans le salon du général Bruscar.

Très grand, d'une maigreur excessive, sec comme un coup de trique et pâle comme un mort, le général paraissait ce jour-là de plus mauvaise humeur que de coutume. Ses grosses moustaches blanches se hérissaient. Il fixa sur les officiers un regard sévère. Le képi à feuilles d'or dans une main, l'autre main passée dans la ceinture tricolore, il tendit en avant sa jambe droite, toujours agitée d'un tremblement nerveux.

— Messieurs, j'accepte vos compliments. Je ne suis pas satisfait. Nous avons des progrès à réaliser. La discipline se relâche. Les ordonnances en ville ont une mauvaise tenue. Il dépend des officiers que la troupe soit irréprochable. J'espère que vous tiendrez compte de mes observations. Au revoir, messieurs.

Il salua d'un geste brusque, et laissant les dragons fuir en silence, il tourna, vers la porte où les officiers du train apparaissaient déjà, ses yeux chargés de nouvelles foudres.

— Vous êtes libres, messieurs

La main au casque, on prenait congé du colonel.

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Le capitaine Dureau, tout pensif, reprit le chemin de son appartement. Soudain il avait quelquefois de ces bons mouvements, et puis l'admonestation du général le stimulait — il murmura :

« Si j'allais faire un tour au quartier ! Les classes à pied ne doivent pas être finies. »

Deux heures et demie. Pluvieux le matin, le temps se remettait au froid sec. Le thermomètre, à une devanture, marquait trois degrés au-dessous. Le bloc rouge du soleil, visible a peine, allait s'éteindre. Un peu de brume glaciale flottait dans l'air, et le ciel, lourd de neige, était d'un gris pesant.

Le capitaine pressa le pas. Quelle journée stupide ! Il sentit toute la vanité, toute l'inutilité de ce qu'il venait de faire. Ces personnages officiels, autant d'égoïstes enfermés dans un cercle étroit d'ambitions ou de désirs. Il n'y avait pas jusqu'au bon évêque, qui ne se fût bien passé de tout cela. La société, un théâtre où des acteurs, convaincus ou non, jouent leur rôle hiérarchique. Lui-même un figurant quelconque.

La vue de son escadron, dont il reconnut de loin les pelotons au travail, disséminés dans l'avenue Gambetta, le rappela au sentiment de son importance. Il traversa l'avenue, salua le lieutenant chargé des classes, inspecta les hommes.

Arrivées au mois de novembre, les recrues commençaient à s'assouplir. Bleus de froid, les uns restaient immobiles, les doigts allongés sur la crosse, figés au milieu de l'exécution d'un mouvement, pendant que le sous-officier rectifiait quelques positions défectueuses. Les autres couraient au pas gymnastique, essoufflés et rouges.

Le capitaine se frotta les mains la machine fonctionnait les hommes gesticulaient en cadence. Est-ce qu'autant d'âmes différentes animaient tous ces cœurs ? Dureau, pour l'instant, n'y songeait guère.

Tout d'un coup, arrivé devant le troisième peloton, il entendit le maréchal des logis invectiver un maladroit « Idiot ! Toujours le même ! Vous serez consigné quatre jours ! »

Il l'entendait pour la centième fois, cette phrase. Comment se fit-il qu'elle le frappait, aujourd'hui, comme éclairée d'un sens nouveau? Fut-ce l'idée que Luret, le maladroit, allait être privé de permission pour une faute insignifiante, à cette époque où chacun, en somme, avait droit à sa liberté ? Fût-ce le regard de haine qu'il surprit dans les yeux de l’idiot en question? Le capitaine Dureau poursuivit son chemin en songeant à l'abîme qui sépare les officiers de la troupe, abîme creusé chaque jour plus profond, et qu'un mot, souvent, suffirait à combler.

Tout dégoûté encore des visites de tout à l'heure, il songea aux hommes, aux cent cinquante hommes de son escadron. Il songea à la dure servitude aux malentendus irréparables.

Plongé dans ces réflexions inaccoutumées, il faillit dépasser, sans le voir, le bureau de tabac où il avait coutume de choisir, souvent, un cigare, avant de rentrer chez lui. Il revint sur ses pas, poussa la porte vitrée et sourit à la marchande. Liés d'une faveur jaune, les havanes s'alignaient dans la boîte neuve. Il en choisit un, bien sec, le fit craquer, l'alluma, et, tirant avec plaisir une longue bouffée, il se dit enfin : «La vie est mal faite. »

Paul et Victor Margueritte
Le Gaulois - 1er janvier 1897

CHRONIQUE SCIENTIFIQUE

UN DINER AMÉRICAIN - 1897

UN DINER AMÉRICAIN

On s'amuse en Amérique. Les physiciens les plus renommés ne dédaignent pas par aventure de mystifier leur prochain. L'histoire nous est parvenue par le dernier courrier. Plusieurs professeurs de Philadelphie et d'ailleurs, y compris M. Elihu Thomson, l'ingénieux électricien, avait convié à un dîner un certain nombre d'amis, dans un restaurant célèbre de Lynn (Massachusetts). On se met à table. Le potage arrive brûlant. Une seconde après : « Mais il est glacé votre potage ! » objecte-t-on. Et, en effet, ces derniers mots étaient à peine prononcés que le potage était transformé en un bloc de glace. Stupéfaction du maître d'hôtel.

Premier service. A peine les garçons avaient-ils le dos tourné que l'on entend encore les convives se récrier : « Mais, vous vous moquez ! Regardez votre poisson ; il est en bois ! » Et, en effet, la fourchette ne pouvait l'entamer, et l'on tapait sur le poisson comme sur un morceau de chêne. ? « Cependant, Messieurs, il sort du fourneau. ? Remportez votre poisson. »

Second service; troisième service. Les entrées, les rôtis gelaient instantanément sur la table aussitôt servis. Le pain était dur comme de l'acier et s'émiettait en poussière quand on essayait de le couper. Le vin se solidifiait dans les verres. Les carafes pleines d'eau se brisaient et il en sortait un bloc de glace opaque. On changeait les bouteilles ; une minute plus tard, on entendait un petit bruit et le vin, poussant le bouchon, s'échappait sous la forme d'un gros cylindre rosé. Tout se solidifiait en un clin d'oeil.

Les garçons appelèrent le maître d'hôtel qui appela le propriétaire du restaurant, qui prit à témoins tous les convives, jurant bien que tous ses fourneaux étaient rouges de feu, que le thermomètre marquait 18 degrés dans la pièce et que tout cela ne pouvait être que surnaturel. Il fallut refaire un dîner. On en jasa dans tout Lynn un mois durant jusqu'à ce que l'on eût enfin, par une indiscrétion, découvert le mot de l'énigme.

M. Thomson avait emporté du laboratoire un petit réservoir plein d'air solidifié par la méthode de M. Dewar, de Londres. Or, cet air, en se liquéfiant et en reprenant la forme gazeuze, produit une température inférieure à 200 degrés au-dessous de zéro. Pendant que les gens de service n'y prenaient garde, il saupoudrait les plats et les liquides d'un peu d'air solidifié. Et aussitôt les viandes et les vins prenaient la température du pôle Nord et se refroidissaient à la grande stupéfaction de l'assistance. On a beaucoup ri au second dîner. Mais, quinze jours après, le restaurateur renseigné réclama deux dîners pour un. C'est égal, on avait bien ri pour son argent. On s'amuse en Amérique !

HENRI DE PARVILLE.
APL - 12/12/1897
 Les établissements Allez frères

Les établissements Allez frères viennent de compléter dans leurs magasins bien connus le rayon d’éclairage qui répond désormais admirablement aux nécessités de la vie moderne.

Ce rayon a reçu un développement considérable par l’adjonction de l’éclairage électrique qui se trouve représenté dans les établissements Allez frères par les procédés les plus simples comme les plus riches et les plus élégants.

D’ailleurs nous nous proposons de visiter en détail et à. l’intention de nos lecteurs, les transformations si heureusement réalisées par les établissements Allez frères.

 DISTINCTION - APENTA

DISTINCTION

II y a fagots et fagots. Il y a de même eaux purgatives et eaux purgatives. Mais pour ces dernières le choix est plus délicat, car de leur emploi dépend la santé, notre bien le plus précieux. C'est se tromper grossièrement que de croire qu'il suffit à une eau du purger pour être bonne. Il lui faut évidemment débarrasser l'intestin, mais elle doit, de plus, éliminer et neutraliser les principes morbides que celui-ci peut contenir. C'est le cas de l'Eau Apenta qui, la plus riche en sulfate de magnésie, est la seule où se trouvent aussi en solution les sels de lithine, de fer, etc., composés qui produisent une influence très heureuse sur nos organes.

Le rapport de l'éminent professeur Pouchet prouve surabondamment la supériorité de l’Apenta sur les autres eaux purgatives.

Voici du reste en quels termes il s'explique

« C'est une eau constante dans sa composition. La prédominance du sulfate de magnésie, la présence du fer, du lithium, du bicarbonate  de soude, les traces de brome, de bore, de fluor et de thallium sont autant d'avantages qui appellent sur cette eau purgative l'attention des thérapeutes et la recommandent aux médecins. »

 «Muller et Blaisot»

Le Français est, cela est admis par tous, le peuple le plus spirituel de la terre mais non le plus pratique.
Partout à l'étranger, le voyageur, la négociant, l’homme d'affaires trouvent dès le matin, dans tous les établissements, un petit déjeuner complet, composé d’œufs, jambon, poisson, avec le café au lait, thé ou chocolat, et ce à des prix modérée.
Il va en être de même à Paris.
Dès sept heures du matin, le déjeuner tout prêt sera servi chez «Muller et Blaisot», café-restaurant de Madrid, boulevard Montmartre.

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